Comment résister, humaines minuscules, face aux machinations internationales, aux réalités géopolitiques régionales ?

Durant quatre jours, du 26 au 29 avril 2021, Justine Masika, la présidente de la SFVS est l’ambassadrice du Forum “Défi” organisé par Agir Ensemble pour les Droits Humains. Retrouvez l’intégralité de son discours d’ouverture.

Savez-vous que vendredi dernier, les femmes sans défense de la ville de Béni manifestaient pour réclamer la cessation de massacres dans la région depuis plusieurs années. A votre avis, qu’est-il arrivé ? Cette manifestation a mal tourné et a été réprimée violement par la police.

Pourtant, les revendications de ces femmes sont légitimes : les massacres ne cessent de se répéter dans notre région de l’Est du Congo. À titre illustratif, pour le mois de mars, 158 personnes ont été tuées sous le nez de la Monusco. Cette grande mission des NU intervient depuis plus de 20 ans pour le maintien de la paix en RDC. Son budget mensuel se compte en millions de dollars, l’aide humanitaire qui l’accompagne se compte aussi en millions. Malgré ces millions, la population, surtout les femmes, sont fatiguées du manque de résultats.

“Congo Fatigue”

Plusieurs partenaires parlent de « Congo Fatigue » face à la succession cyclique de conflits, de guérillas, l’arrivée de groupes islamistes, l’exploitation illégale des ressources naturels, les intérêts égoïstes qui priment sur le bien-être des populations civiles.

Chaque jour, les informations nous rappellent la réalité très concrète de ces conflits : tel jour, dans telle ville, « x civiles » assassiné·e·s à la machette par un groupe armé non-identifié. Pardon de préciser : « x courageuses mamans, adorables petites filles, joyeux garçons, gentils maris… » Ces mots sont-ils plus clairs pour dire les réalités des populations civiles ?

Nos vies mises en balance avec des intérêts économico-financiers

Beaucoup d’entre vous le savent déjà : c’est aussi cela la réalité des actions militantes sur le terrain. Combien, parmi nous ce matin, ont connu ces manifestations qui dégénèrent ? Combien ont été inquiété·e·s par les autorités pour avoir essayé de dénoncer des situations ? Combien ont vu disparaître un ami, ont dû enterrer une proche militante ? Il faut parfois payer très lourd pour porter le combat en faveur des droits humains.

Comment admettre aujourd’hui, dans nos sociétés du XXIe siècle que nos vies soient mises en balance avec des intérêts économico-financiers ?

Ajouter une strate au plaidoyer

C’est ce que nous essayons de dire au niveau international depuis de nombreuses années. La SFVS, mon organisation, ainsi que de nombreuses organisations dans la région, rapportent depuis 20 ans les paroles des femmes. Je suis moi-même allée en parler au Conseil de Sécurité des Nations Unies, à New York. Je suis allée au Sénat, à Paris. Et je compte bien profiter du prochain Forum Génération Egalité, qui se déroulera dans deux mois à Paris, pour prendre la parole au plus haut niveau international.

A chaque prise de parole, j’ai bien conscience que nous ne faisons qu’ajouter une strate au plaidoyer. Je me dis, parfois, que tout cela est vain. Mais je n’ai que ces mots pour arme. Je ne compte pas passer à l’AK47 ; elle a fait bien trop de dégâts chez nous. Je ne capitulerai pas pour autant. Nous n’avons que ces mots et nous devons nous en servir. Le pire serait de nous taire. Alors, je répète, encore et toujours, comme je le fais depuis 20 ans et comme je le ferais encore dans 20 ans si Dieu me prête vie.  

La surdité internationale

Mais le vrai enjeu est : qui veut nous entendre ? La surdité internationale est impressionnante. Même le plaidoyer mené par le docteur Denis Mukwege, le prix  Nobel 2018, sur le Rapport Mapping consacré à la lutte contre l’impunité des crimes graves commis en RDCongo, reste sans effet.

Alors comment résister, humaines minuscules, face aux machinations internationales, aux réalités géopolitiques régionales ?

Pour moi la clé de nos mobilisations se trouve dans le travail en réseau régional. Parce que nous le savons : seules, nous risquons d’être broyées par l’énormité de la tâche, par les menaces et par la pesanteur psychologique de ce que l’on entend et dénonce. Mais ensemble nous pourrons avoir du poids pour porter nos voix à l’international. Ensemble, aussi, nous puisons la force pour tenir dans l’adversité.

C’est la raison pour laquelle nous nous retrouvons ce matin et ces prochains jours au sein de ce Forum. Parce que nous avons besoin les uns, les unes, des autres. Parce que j’ai besoin de vous pour croire encore en l’importance de nos actions en faveur des droits humains.

Parce que je suis sans doute la doyenne de cette rencontre, je voudrais mettre mon expérience au service de vos causes.

No Replies to "Comment résister, humaines minuscules, face aux machinations internationales, aux réalités géopolitiques régionales ?"